Le Musée du quai Branly était noir de monde ce week-end. Plus de 40 000 personnes se sont précipitées à l’événement L’Ethnologie va vous surprendre, organisé par Philippe Charlier et Anna Gianotti-Laban sur le thème de L’INVISIBLE qui marquait, comme par coïncidence, la fin de l’obligation du port du masque. Ce samedi 9 et dimanche 10 avril, invisibles si longtemps derrière des masques et maintenant environnés par tant de proches devenus invisibles (nos morts), plusieurs dizaines de chercheurs et artistes étaient invités à expliquer comment « voir » le monde au prisme de cette notion essentielle en anthropologie.
YouTube : conférence au Quai Branly sur les « visiteurs du soir »
Au Japon, le boom des mariages…
Au Japon, le nombre de mariages n’a jamais été aussi bas depuis la Seconde Guerre mondiale. Par contraste, un nombre croissant de personnes – surtout des femmes – épousent des personnages fictifs dans le cadre de mises en scène visant à brouiller les frontières qui séparent le jeu du réel. Comment comprendre ce phénomène ? Celles qui selon leurs propres termes « préfèrent » épouser un simulacre le font-elles vraiment par choix ? Et si tant est qu’il y ait un choix, oppose-t-il de façon tranchée le réel à la fiction ?
Cet article – publié dans The Conversation (en collaboration avec le blog Terrain) le 2 mars 2022 – cloture le travail réalisé pour « Amours Augmentées », le numéro de la revue Terrain que j’avais coordonné sur le thème de l’attachement à des êtres qui ne sont pas humains (animaux, fantômes, végétaux, poupées, statues, images etc).
18 février 2022 : le strip japonais en (ultimes) images
Amours Augmentées à l’Université de Lausanne
Jeudi 9 décembre 2021, Irène Maffi, professeure d’anthropologie culturelle et sociale à l’Université de Lausanne (STS Lab, Institut des sciences sociales) organise un workshop consacré au numéro Amours Augmentées que j’ai coordonné pour la revue Terrain. L’occasion de croiser trois regards sur les raisons pour lesquelles des humains s’éprennent de poupées en ivoire, en images de synthèse ou en pâte d’amande. Lien zoom : https://unil.zoom.us/j/2741017035
PRESENTATION : Dans la lignée LGBTQI+, de nouvelles catégories de personnes (diversement estampillées objetsexuelles, robophiles, technofétichistes ou fictosexuelles…) réclament le droit à la reconnaissance. Amoureuses d’un pont, d’une machine, d’une valise ou d’une idole numérique, elles questionnent les normes d’appariement qui prévalent dans leurs environnements sociaux. Leurs liaisons suscitent des inquiétudes dont les autorités elles-mêmes se font l’écho. Des commissions d’éthique se mettent régulièrement en devoir d’étudier le cas des objets jugés « trop » attachants et posent la question : faut-il en interdire la production ? Dans son numéro Amours Augmentées, la revue Terrain propose d’éclairer les débats publics actuels en examinant de manière comparative des cas de « partenaires » sentimentaux et/ou sexuels qui ne sont pas humains. Les poupées high-tech ne sont pas les seules créatures susceptibles de créer du trouble ainsi que trois contributrices à Terrain le démontreront. Dominique Brancher parlera des désordres causé par l’émergence d’un imaginaire de la plante sexuelle. Federica Tamarozzi évoquera les époux en pâte sucrée de l’Italie du Sud. Agnès Giard se consacrera aux mariages avec des personnages de jeux vidéo japonais.
Kazuo Ishiguro et l’amour augmenté – Revue de presse
« L’amour c’est fini. Maintenant que des humains épousent des logiciels… » Christophe Bourseiller excelle à jouer les désabusés. Il parle donc des amours augmentées dans sa chronique RTL du 26 septembre 2021 sur un ton faussement morose, rapprochant de façon flatteuse le dernier numéro de Terrain (intitulé « Amours Augmentées ») et le dernier roman de Kazuo Ishiguro (Klara et le soleil) qui parle de relations avec une intelligence artificielle.
L’Express consacre aussi (sous la plume de Sébastien Julian) un article au numéro, mettant en valeur ce fait que « l’objectophilie » devient de plus en plus visible dans les médias. Pas un mois ne passe, désormais, sans qu’une nouvelle ne tombe – classée “insolite” – concernant le mariage d’un humain avec, au choix, un chandelier, un avion, un fantôme de pirate hawaïen, une valise ou un cendrier.
Dans Le Monde, Maïa Mazaurette classe le numéro 75 de Terrain parmi les lectures conseillées de la rentrée, affirmant avec ferveur qu’elle se sent « émerveillée par notre capacité collective à aimer« .
Dans le numéro du 20 octobre 2021, Télérama (sous la plume de Juliette Cerf) consacre aussi une jolie chronique à cette parution. Je me permets de reproduire son texte ci-dessous.
Sur Radio Campus, il sera également question des objectophiles (les personnes amoureuses d’un objet) et du rapport au non-humain. Le 4 novembre, à 20h, Gaspard Delaruelle mène avec moi, tambour battant, un échange de 45 minutes dans l’émission L’Atome du savoir. Retransmission en ligne puis sur podcast, ici.
Sur la chronique inspirée de Mattéo Caranta (« la revue de presse des idées« , France Culture), cliquez sur le lien à 3 minutes. C’était diffusé le 25 décembre 2021 (jour de Noël dans tous les sens du terme !). Il y est question de Terrain 75, mais surtout de l’article signé par Dominique Brancher sur la phytophilie.
Rencontre au Musée du Quai Branly – 23 sept. 2021
Quatre regards croisés sur les amours bizarres, ce jeudi 23 septembre, au Salon Jacques Kerchache du Musée du quai Branly. Pierre Lemonnier abordera le lien ambigu qui unit le conducteur aux voitures anciennes. Marie Baltazar parlera des relations que les organistes nouent avec « la plus sensuelle des machines ». Clotilde Chevet évoquera les usages romantiques, voire érotiques, du chatbot Replika. Quant à moi je ferai l’introduction générale, encourageant le public à poser plein de questions.
Entrée gratuite, de 18h à 20h. N’oubliez pas de venir avec un pass ou un test PCR. Musée du Quai Branly, Salon Jacques Kerchache : 37 Quai Branly, 75007 Paris. (Métro : Pont de l’Alma. Bus 42 ou 72)
Apéro-débat au MEN – 14 sept. 2021
Le Musée d’Ethnographie de Neuchâtel (MEN) organisait, ce 14 septembre, un apéro-débat pour le lancement du Terrain n°75 sur le thème « Faut-il interdire les robots sexuels ? »
But de la rencontre : questionner les peurs relatives au développement des technologies émotionnelles. ON se rappelle qu’en février 2017, Mady Delvaux – à la tête d’une commision en robot-éthique – proposait très sérieusement d’interdire l’attachement émotionnel à des robots… Elle s’appuyait principalement sur des avis d’« experts» pour défendre son projet de loi. Mais quels experts ? Les anthropologues ont-ils leur mot à dire dans les débats publics ? Il s’agissait pour nous d’éclairer les tentatives d’encadrer, brimer et légiférer les désirs en examinant de manière comparative différents cas de partenaires non humains. En dehors des machines, bien d’autres créatures créent du trouble mais pourquoi ? Dominique Brancher a parlé des lierres séducteurs de la Renaissance. Federica Tamarozzi a évoqué les maris en massepain de l’Italie du Sud. Quant à moi, je me suis penchée sur les fiancées virtuelles au Japon.
La page Facebook du MEN.
Terrain n°75, enfin en librairie !
Ca y est, le numéro AMOURS AUGMENTÉES de la revue d’anthropologie Terrain sur le thème des liaisons interdites (avec des non-humains) vient de sortir en librairie. C’était un gros travail de coordination, réalisé avec l’aide de Christine Jungen et d’Emmanuel Grimaud.
PRESENTATION DU NUMERO – Les raisons qui poussent tant de gens, ici ou ailleurs, à nouer des relations privilégiées avec des non-humains, jusqu’à leur donner l’apparence de la plus parfaite félicité conjugale, restent encore mal comprises. C’est à ces formes limites d’attachement que ce dossier est consacré. Les amours entre humains et non-humains seront abordées comme des manières d’augmenter les choses qui nous entourent en y superposant des zones érogènes ou des points de contact. Explorant une dimension jusqu’ici peu étudiée du « rapport » aux objets – le rapport amoureux -, ce numéro décrypte les scénarios qui permettent aux humains d’avoir des liaisons avec toutes sortes de partenaires : squelette, orgue, arbre, voiture, chatbot ou bonhomme en massepain…
SOMMAIRE
INTRODUCTION Peut-on s’éprendre de tout ? Formes limites du lien amoureux. Agnès Giard
ARTICLES
« Cette bagnole m’a donné deux grandes joies ! » Essai d’auto-anthropologie. Pierre Lemonnier
Éloge de l’herbe folle. Les défis de la phytophilie (xve-xviiie siècles). Dominique Brancher
Amours, délices et orgues : La mécanique du désir. Marie Baltazar
De sucre et d’ivoire. Se fabriquer un conjoint sur mesure dans les contes populaires de l’Italie du sud. Federica Tamarozzi
RÉCITS
Post update blues. Pourquoi mon amie est-elle devenue si robotique ? Clotilde Chevet
Leurres à ombres-doubles. Attirer la chance en amour en pays gouro. Claudie Haxaire
PORTFOLIOS
L’érotisme végétal au féminin. Corps à corps avec une nature érotisée. Camille Koskas
Rire face à la mort. Étreintes liminales dans la culture visuelle mochica. Steve Bourget
ENTRETIEN
Extension du domaine de l’amour. L’encadrement psychopathologique des attachements. Entretien avec Julie Mazaleigue-Labaste
MUSÉO
Amants aquatiques. La spirale interprétative d’un pendentif mississippien. Benjamin Balloy
Robots, dolls and the labor of love – 11 sept. 2021
Invitée par le psycho-sociologue Alain Giami au colloque de l’Association Mondiale pour la Santé Sexuelle (WAS) qui se déroule du 9 au 12 sept. 2021, j’aborde la spécificité conceptuelle des recherches menées au Japon en robotique (et par extension dans le domaine des robots émotionnels voire sexuels) en montrant le continuum qu’ils forment avec les créatures kawaii (adorables, car pathétiques et vulnérables).
Artificial Attachments in Japan. Robots, Dolls and the Labor of Love
Samedi 11 sept, conférence en ligne à 14h30 (heure de Paris). Pour s’inscrire : was2021.org/registration
“Buchô kawaii” : quand ton chef de bureau découvre le télé-travail
Le thème du colloque que j’organise au sein du groupe de recherche EMTECH (« Identités désirées. Métamorphoses et nouvelles technologies au Japon« ) entre curieusement en résonance avec les effets, parfois inattendus, de la pandémie. Forcés d’effectuer leurs réunions en vidéo-conférence, des milliers de télé-travailleurs(euses) essayent d’apprivoiser les logiciels de vidéo-conférence… et leurs options « avatars ». Il devient ainsi possible de modifier son apparence en ligne et d’adopter une image de rêve, à l’instar des V-Tubers qui se « déguisent » (ou plutôt se « dévoilent ») en jeunes filles de dessin animé pour faire des vidéos YouTube. Le 30 avril, un ami (Kodama) m’envoie l’image suivante – trouvée sur ni-chan, à la section Corona (コロナ) – et commentée abondamment par des otakus hilares qui rajoutent des cases supplémentaires à cette histoire, des cases de plus en plus grivoises, évidemment.
Je traduis sommairement le dialogue: un employé parle à son supérieur « Buchô (manager), nous allons faire du télé-travail demain ». Le chef : « Oh, ça fait très futuriste. Je me réjouis ». Case suivante : « Buchô ! Mais pourquoi êtes-vous en “Live 2D” !? ». Le chef : « Ah ? Ce n’est pas bien ? ».
La phrase “Damenanokai » (Il y a un problème ? Ca ne se fait pas ? Ce n’est pas bien ?) fait les délices des commentateurs sur ni-chan, qui la reprennent en choeur, tout en mimant une très forte excitation pour le buchô kawaii. Ce qui amène à la question : et si le coronavirus rendait le monde plus beau, ou du moins plus proche de ce que les otakus revendiquent comme étant un monde plus beau, celui de la fiction ? D’une certaine manière, avec cette épidémie, une partie longtemps stigmatisée de la population prend sa revanche sur la société toute entière. Car la société est maintenant forcée de vivre comme vivent les otakus… voire pire. Les hikikomoris.